Mille et une raisons de se pencher sur l’Anatomie

Le corps peut être vu comme un outil privilégié de perception du vivant. Il devient alors un champ d’expérience et de communication avec l’autre, avec la pesanteur sur la matière vivante, la lenteur et l’immobilité du végétal et du minéral, l’hors temps, simple présence

Avez vous eu l’occasion de voir travailler un luthier ? Pour faire un violon, il utilise toute une série de petits rabots et il enlève des minuscules petits copeaux légers et transparents pour fignoler le galbe de l’instrument. Ce n’est pas uniquement une question d’esthétique. Ce travail permettra à ce violon de résonner et de chanter à la perfection.

Notre travail dans les postures ressemble étrangement à celui du luthier. Nous travaillons de la « matière » et nous avons comme projet de la faire chanter et d’y faire entrer la lumière.

D’autres ont exprimé cette recherche différemment. Les bâtisseurs de cathédrales n’ont-ils pas calculé les plans des édifices pour qu’ils vibrent avec les astres. Le lieu de construction sur la planète Terre est important. L’orientation vers le Soleil, la forme de l’édifice, les ouvertures, tout est précis. Dans la cathédrale de Chartres, à midi, au solstice d’été, un rayon de lumière pénètre par une petite fenêtre et vient frapper le centre du labyrinthe tracé au sol. Quelle curieuse analogie avec notre œil ! Lorsqu’un faisceau lumineux très fin entre par la fenêtre de la pupille et traverse les chambres de l’œil, il vient percuter la fovea centralis qui est le lieu le plus discriminant de la rétine.

Tout ceci ne peut se faire au hasard. La nature a des lois simples mais précises. Notre corps connaît les mêmes lois de la pesanteur et recherche une énergie de qualité.

Il est curieux de constater que nous acceptons l’idée de la pesanteur de la pierre pour la cathédrale, mais que celle d’énergie de l’édifice paraît ésotérique. De même nous voyons chaque jour que nous avons besoin d’énergie pour vivre et entreprendre, mais sommes-nous prêts à réfléchir sur les lois de la pesanteur qui alourdissent notre corps.

Tous ces axes et ces plans que connaissent bien les amoureux du dessin, loin de nous emprisonner comme autant de barreaux, au contraire nous structurent et nous aident à jaillir du sol comme des balles rebondissantes.

La pratique de l’écoute intérieure nous plonge dans la sensation. L’observation avec le regard extérieur posé sur nous même ou sur les autres, affine notre compréhension des postures.

Dès lors de tous côtés affluent les questions. Pourquoi ce dos ne peut- il se redresser, pourquoi ce ventre reste-t-il ballonné, pourquoi cette articulation est-elle douloureuse ?

Autant de petits liens qui, comme Gullivers, nous maintiennent enchaînés corps et âme.

Avez-vous déjà observé avec attention une ligne de crête ? Que ce soit ensoleillée dans la chaleur d’une dune ou dans la froidure lumineuse d’un sommet de montagne, le phénomène est le même. Il existe un côté de lumière et un côté d’ombre, un côté sous le vent et un côté au vent. Vu de loin cette ligne est parfaite, souple, harmonieuse, immuable. Vu de très prés elle est en perpétuel remaniement, vivante. Le vent emmène des volutes de grains de sable ou de cristaux. La pesanteur fait choir des petites coulées de sable. Le soleil fait fondre les flocons les plus en vue.

Nous est-il possible, tel le funambule qui marche sur le fil, complètement présent à ce qu’il est en train de faire, nous est-il possible de voyager sur cette ligne de crête au cours de notre pratique, tantôt puisant côté soleil, tantôt puisant côté ombre, c’est à dire tantôt puisant dans notre connu sensoriel, tantôt puisant dans une connaissance intellectuelle de l’Anatomie ?

Les Yoga Sutra de Patanjali eux-mêmes, recommandent la lecture de textes ou la rencontre avec des gens qui ont déjà vécu des expériences comme celles que nous vivons. 

A trop méconnaître les fils directeurs de notre matière nous risquons d’errer dans des faux chemins, ou pire, d’aggraver des faux plis. Il serait alors presque préférable de ne rein faire. C’est trop triste.

Le yoga connaît des lois basiques très précises. Nous les avons quasiment oubliées tellement nous les avons fait notre. Pourtant elles resurgissent chaque fois que nous voyons quelqu’un se mettre en route :

  • Rechercher un endroit calme pour pratiquer.
  • Prendre un bon socle, que ce soit debout ou dans l’assise.
  • Chercher à redresser la colonne vertébrale sans trop de contrainte.
  • Respirer par le nez.
  • Allonger l’expire sans jamais s’essouffler.
  • Englober le geste physique dans l’enveloppe respiratoire.

Le fonctionnement du corps connaît des lois basiques très précises elles aussi.

          1 : L’écoute des axes :

Du plus grand au plus petit, il en est de notre corps animal comme du végétal. Ne  Sommes-nous pas tombés en admiration devant le mandala de la plus humble fleur des champs ? Tout est construit selon des axes.

  • Axes globaux :

                    Haut – Bas : verticalité

Avant- Arrière

                            

                        Droit – Gauche : horizontalité, latéralité.

               

 Un axe se repère et son travail permet de le sensibiliser. Son étude est très instructive. Elle nous indique nos directions préférées et donc nos tendances  profondes de fonctionnement. Ne dit-on pas d’une personne qu’elle va facilement de l’avant.                                             

 Elle nous renseigne sur les zones laissées en friche que nous n’emmenons qu’avec difficulté dans le mouvement et le seul fait de voir le mécanisme répétitif permet de guérir cette anomalie.

                Elle nous permet de réaliser si les axes de notre vécu  correspondent bien avec ceux du fil à plomb et de la ligne d’horizon.

                En bref elle nous aide à découvrir qui nous sommes, et « si tu ne sais pas qui tu es, qui donc vit ta vie à ta place ? »

  • Axes des membres :

                     Membres supérieurs

                     Membres inférieurs

     

      Nous pouvons travailler de plusieurs façons, mais en fait deux grandes catégories se présentent. Un bras peut monter « à la va comme je te pousse » et cela peut faire beaucoup de bien et être très intéressant à observer. Il peut aussi monter en étant  totalement habité, de la racine à l’extrémité, directionnel, plein d’intention. Les chaînes musculaires et neuroméningées bien étirées réveillent les capacités toniques                   et élastiques de notre matière.

      Avez vous déjà tiré l’eau d’un puits avec une pompe à bras comme il en existait autrefois ? Dans un premier temps il faut amorcer la pompe avec un peu d’eau réservée à cet effet. Puis il faut commencer à mouvoir son bras avec régularité.

      Au début rien ne se passe, puis on entend un petit bruit et on sent une résistance légère, comme une présence dans notre bras et tout d’un coup l’eau est là abondante et tumultueuse et si nous n’y prenons pas garde, nous voilà tout inondés. Il en est de notre énergie comme de cette eau vivante.

  • Axes du pied et de la main 

      Il est souhaitable que leur axe soit dans le prolongement de celui de l’avant bras ou de la jambe. Un aspect dévié et tordu est  toujours le signe d’une difficulté dans les chaînes musculaires, mais la prise de conscience de cette manière de faire peut apporter une grande amélioration.

  • Axes de la colonne vertébrale et de la tête :
  • Axe de travail d’une articulation :
  • Axe de travail d’un muscle ou d’une fibre musculaire :                                                                    

      Dans notre « microcosmos » tout est axé. L’échelle moléculaire fonctionne avec des clés précises que nous ne pouvons dévoyer sans courir de gros risques. Les filaments d’actine et de myosine se rapprochent et s’écartent selon un schéma immuable. Il est intéressant de constater que la fibre musculaire vue au microscope,

 est organisée en coupe suivant le dessin de la « fleur de vie ».

     

  • Axe des organes :

                Toute cette horlogerie de précision est enregistrée par des millions de capteurs qui                                                          informent  notre « unité centrale ». Comment s’étonner lorsque tout est mis en phase  que nous   en observions les effets !!!

2 : L’écoute des plans :

  • Le plan du dos :

Nous faisons souvent référence à ce plan. En fait, il est parallèle au plan frontal. Le plan est sûrement une réalité physique, mais au début de la pratique il peut être très subjectif. Il nous suffit de nous placer contre un mur et de monter les bras latéralement jusqu’au ciel pour nous rendre compte du chemin à parcourir.

      Tout redressement est un rajeunissement. Notre matière est vivante et n’attend qu’un signe pour faire le premier pas vers une amélioration de son état.

      Le plan frontal  est un plan de contact entre l’avant et l’arrière du corps. C’est comme la ligne de « partage des eaux » entre la Méditerranée et l’Atlantique, entre ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas. C’est une réalité bien physique entre les tensions qui nous portent en avant dans un certain déséquilibre qui nous pousse à  marcher et celles qui résistent à la chute.

      Si le dialogue est harmonieux, tout va bien, mais s’il ne l’est pas c’est une grande source de fatigue.

  • Le plan médian : ou plan sagittal.

      Il nous permet de connecter l’hémicorps gauche et l’hémicorps droit, de voir comment se répartissent nos forces dans la vie courante. N’avons nous pas tendance  à porter toujours les charges du même côté ? A la longue ces efforts nous sculptent.

      Sensibiliser ce plan nous permet de renforcer notre équilibre statique et celui dynamique de la marche.

  • Le plan transversal :

Il est parallèle au sol chez le sujet debout. Il est bien utile pour observer l’équilibre des ceintures pelvienne et scapulaire.

3 : L’écoute des socles :

      Dessin 5

      Nous nous  souvenons de ce petit schéma du poids posé sur le sol, soumis à l’attraction terrestre. C’est un solide, il ne s’enfonce pas, il ne s’envole pas non plus.

      Nous nous souvenons aussi du ballon avec lequel nous avons joué dans la mer par un beau jour d’été. Il flottait. Nous l’avons enfoncé dans l’eau et quand nous l’avons lâché il a jailli très haut.

      Et nous? A mi-course entre ce poids dense et ce ballon élastique et léger, avons-nous  déjà   ressenti comment la terre porte notre corps vivant et comment la force que  nous lui envoyons nous est restituée.

  • En position debout, dans notre « verticalité » :

Nous sommes posés sur nos « voûtes plantaires » les forces de droite et de gauche se rencontrent au niveau de «  l’ogive pubienne ». Elles font relais dans la clé de voûte de « l’os sacré » et montent dans la « colonne » vertébrale. Les noms utilisés

parlent d’eux même, nous voilà en pleine architecture.

Le socle du pied, notre prise de terre, règle toute notre posture. Les posturologues parlent d’un pied « causatif » ou « adaptatif » pourquoi ? L’écoute des forces qui montent et de celles qui descendent peut nous faire découvrir bien des éléments utiles dans notre fonctionnement de tous les jours. Une bonne voûte solide et élastique assure une bonne démarche. L’expression populaire « être bien dans ses basquets »en dit long sur le sujet. Notre pied est notre prise d’horizontalité et même si nous chaussons du 45, ce n’est pas une grande longueur par rapport à notre hauteur. Quel prodige que cette verticalité ! 

  • En position assise :

Le jeu du bassin se fait souvent à notre insu. Bien juchés sur la pointe de nos deux ischions tout devient facile. Mais souvent dans « la boite noire » nous n’avons aucune idée de ce qui se passe.

Le bassin est-il : antéversé, antéfléchi,

                           Rétroversé, rétrofléchi …..mystère.

Et pourtant tout le jeu de la colonne vertébrale et du maintien de la tête en découle….. L’aisance et la fermeté sont conditionnées par le jaillissement de la gerbe de muscles qui entourent notre colonne vertébrale, comme le jaillissement d’un jet d’eau vigoureux dans une belle fontaine.

  • Dans toutes les postures :

Dessin 8

Par quels chemins la force de la terre nous pénètre t-elle dans toutes ces propositions que nous lui faisons…Dans l’exemple pris ci dessus, le corps se présente comme un angle droit. La mise en tension de différentes manières, de milliers de fibres musculaires et conjonctives sollicite notre matière dans toutes les directions. Les liquides de notre corps suivent eux aussi les lois de la pesanteur et lorsqu’on oriente le flacon que nous sommes dans toutes les directions, ils se mettent en mouvement et visitent  les milliers de canaux de notre corps en les vivifiant.  Autant de socles, autant de sujet d’étude.

De la même façon que nous montons nos bras de manière spontanée et « irréfléchie », nous posons parfois nos socles de façon « non consciente ».

Un pied non axé par rapport à une jambe, non posé sur ses trois points d’appui privilégiés, une main non axée, non étirée, n’auront absolument pas le même effet sur le déploiement de la posture. Un travail répétitif dans de mauvais plis peut avoir des conséquences défavorables ou tout au mois nous laisser ronronnant indéfiniment en deçà de nos possibilités. Si nous frappons à la porte sans conviction, s’ouvrira  t-elle ?

 4 : La conscience des chaînes musculaires :

                   Toute cette machinerie complexe de poulies et de haubans est mue par des cordages savamment organisés. Les chaînes statiques et dynamiques, les chaînes d’ouverture et de fermeture ont un jeu précis.

                   Il suffit de se placer devant des schémas d’anatomie de la face antérieure et postérieure du corps pour réaliser la structure en « tresse » des muscles. Quand l’un se termine, un autre commence. Dans ce travail en boucle si un espace n’est pas « réveillé », le voisin risque fort de ne pas l’être non plus ou au contraire il risque d’être trop sollicité et d’en souffrir, et comme on le dit toujours, « la force d’une chaîne est celle de son maillon le plus faible. »

5 : Le jeu articulaire :

                 

                  Articulations planes, sphéroïdes, en coupe ou condyliennes, en  selles, en charnière ou trochléennes, à pivot, autant de formes simples ou complexes qui laissent entendre que les lois de la mécanique sont présentes dans nos machines sophistiquées.

                   Ces articulations travaillent de façon précises, si nous les utilisons dans de mauvais axes de façon répétée, nous finissons par créer de mauvaises habitudes de fonctionnement et des micro traumatismes. Si nous demandons un effort trop important à une articulation non préparée, nous la faisons également souffrir. Les temps de réparation peuvent parfois être longs.

6 : Les ligaments :

                  Pour avancer droit, le cheval a bien compris les lois de l’équilibre des rênes. Il tourne à droite ou à gauche dés que son cavalier le lui indique par une légère pression. Au niveau de notre cheville  nous trouvons un mécanisme similaire. On  ne peut impunément étirer un ligament externe de cheville par exemple, sans ouvrir la porte aux entorses.

                  Le genou aussi connaît des règles bien précises et comme le dit l’adage, «  on peut tutoyer toutes ses articulations, mais il faut dire vous à ses genoux. »

7 : Le jeu des muscles :

                

                  Il en existe de toutes formes et nous devinons que leur travail est différent. On ne peut demander à de grands muscles en nappes, placés superficiellement, qui sont dédiés à la motilité des membres, de faire le travail de muscles allongés et profonds qui sont dédiés au maintient de la posture. Ceci serait beaucoup trop coûteux du point de vue énergétique. Pourtant nous le faisons parfois et nous nous étonnons d’avoir mal au dos et d’être fatigués.       

Les sujets de méditation sont multiples et passionnants. Pourquoi se refuser le droit d’ouvrir une autre porte et d’aller habiter une autre dimension du palais que nous sommes.

Avoir « bon pied, bon œil » c’est tout un programme à tous les niveaux de cette expression.

Le pied et l’œil sont les récepteurs de l’horizontalité. En Ayurveda ils sont couplés.

Le corps est décidé à assumer son choix de verticalité et il est prêt à «  se mettre en quatre » pour que la ligne des yeux puisse garder la ligne d’horizon comme référence.

Bien plantés sur nos deux pieds, le regard pourra balayer l’horizon qui s’offre à nous, solides comme les phares qui inlassablement éclairent au loin dans la nuit.

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